GREGORY ET LES BARBOUZES

GREGORY ET LES BARBOUZES : LE TOURNAGE

Voici la continuation d’une chronique jamais publiée, de mes dernières représentations de DON QUICHOTTE au Brésil, en 2016. Avec le choc des langues et des cultures, il faut essayer de garder le sourire… (dans le dernier épisode, l’interviewer m’avait demandé si j’étais une contrebasse !) :

« Chère Graziela,

Bien que parfois sceptique sur l’intérêt possible de filmer l’envers du décor – ce que font les artistes sur scène est leur raison d’exister – je serais disponible mardi : je vais donner à une jeune basse de São Paulo une leçon, à priori de nature privée… Peut-être aurez-vous un point de vue qui n’est pas trop intrusif… »

« Bonjour Gregory,

Désolée pour le délai à te répondre. Pouvons-nous confirmer demain matin à ton hôtel ?

Merci, Graziela »

« Désolé, Graziela,

Je ne comprends pas exactement ce que suis censé faire dans ce documentaire. Demain je fais mes courses au supermarché, je vais en promenade s’il fait beau, j’envoie mon courrier, je donne des appels, je vais déjeuner, écouter une bande du spectacle précédent, puis rencontrer un chanteur qui m’a demandé une leçon dans l’après-midi. Filmer ce que je viens de résumer me semble du temps gaspillé.  Qu’en pensez-vous ? »

Graziela a peut-être disparu ou s’est évanouie, car mon courriel resta sans réponse. Enfin, lundi soir c’est Leonardo qui me confirme le rendez-vous… pour le lendemain !

Mardi matin. Dans le foyer de l’hôtel, les deux cameramen sont à l’heure. Barbus tous les deux, je me méfie naturellement (voir ma chronique précédente sur « L’interview »). Travailleraient-ils aussi pour ARTE, peut-être avec l’intention de me faire un mauvais coup après mon email à Graziela, ou pire, seraient-ils experts… en contrebasse !

Je délivre mes excuses pour mon email un peu …concis. 

« Ah, ça, votre email, on l’a adoré tous, on est complètement d’accord ! Merci pour votre franchise, votre intelligence ! On adore d’ailleurs ce que vous faites sur scène ! »

Ils continuent, « On ne sait pas très bien non plus comment commencer, mais nous aussi, nous voudrions éviter les clichés, les formules éculées des reportages habituels ! »

D’ailleurs, l’anglais de Leonardo, Barbu Numéro Un, est tout à fait correct. On commence ? D’accord, on commence.

LE TOURNAGE…

On décide de filmer d’abord des images sans le son, pour un montage ultérieur. Par exemple, moi au courrier dans ma chambre d’hôtel (réception/envoi d’emails quotidiens avec ma famille à l’est et à l’ouest des Etats-Unis, mais aussi avec ma vie en France). Donc, on commence de suite avec des plans filmés dans ma chambre, à la tablette, prenant des pilules, la préparation pour ma promenade au très beau ‘Parc Buenos Aires’ pour tourner une interview, ce qui me permettra de rencontrer à midi un ami pour déjeuner, comme prévu, dans les alentours.

C’est rare mais très sympa pour moi d’être suivi dans un trajet en pente devenu quotidien par deux mecs avec des grosses caméras de reportage. Je suis raccordé par un micro-cravate, je réponds avec brio à des questions sur la politique, l’influence trop importante de l’argent dans l’art aujourd’hui. Je dénonce les méchants. Puisqu’on me le demande, je fais des observations sur les brésiliens que je rencontre, tous connectés à leur smartphone au point que l’on ne voit plus leurs visages, ou bien sur la passion nationale de brûler les feux rouges : les clichés quoi.

Tranquillement nous sommes arrivés au parc, et bien avant l’heure de mon rendez-vous pour le déjeuner. S’impose à nous un premier obstacle. Et cet obstacle, se voit de loin. Nous avons pénétré dix mètres à peine dans le parc et je vois arriver à pas lent et mesuré un gardien, en uniforme. Pire : un employé municipal en uniforme avec quelque chose dans la main qu’il balance et qui pourrait faire très, très mal.

Leonardo, diplomate, entame une négociation, un arrangement à l’amiable. J’ai failli le rejoindre avec mon portugais rudimentaire, pour soutenir que nous sommes là pour un tournage sur les très grands théâtres et pour la télévision. Heureusement mes quelques notions de cette langue m’ont permis de saisir que Leonardo disait exactement le contraire : que notre projet est juste un petit passe-temps d’amateur sans importance. 

On voit se reproduire dans tous les pays du monde, lorsqu’on donne un peu de pouvoir à différents maillons d’une longue chaîne, le même effet : l’employé municipal décide de passer un appel avec son walkie-talkie à une autre personne très importante qui elle-même hésite à prendre une responsabilité. Il faut attendre l’arrivée d’un autre employé municipal en uniforme lui-aussi une chose dans la main qui pourrait faire très, très mal (à présent j’ai les images dans ma tête des deux lascars en jaune et vert, les ‘Chevaliers du fiel’ mais en méchant !). Dans un espace de quelques secondes notre cher Barbu Numéro Deux est cordialement invité à le suivre. Une menace diffuse plane sous l’apparence de l’urgence et de l’impératif…

Moi, je reste avec mon très complice Leonardo, tous les deux debout, barbus, bouches ouvertes, à peine entrés dans le parc, avec une caméra haut de gamme sur trépied. Bon, nous disons, peut-être que là-bas les choses pourraient s’expliquer au calme… Il fait très beau, la lumière est parfaite. Avec ce qui nous semble une évidence, nous allons nous deux, monter dans les ombrages et terminer l’interview qui va changer le monde.

Après dix minutes d’analogies entre l’éternel Don Quichotte et mon film préféré, l’immortel CITY LIGHTS de Charlie Chaplin, avec sa poétique incarnation de l’amour pour la fleuriste aveugle, suivies de références à ma partition magnifique de 1911 signée par Massenet, et comment je l’ai découverte un jour avec Jacques dans une boutique à Paris… nous n’avions toujours pas récupéré notre barbu. Evidemment, comme dit si bien Lino Ventura : « Un barbu, c’est un barbu. Trois barbus, ce sont des barbouzes ». C’est ce qu’a dû croire notre service de sécurité en uniforme.

Avec retard, le moment est arrivé de descendre rencontrer Max, mon invité au déjeuner pour lui expliquer le hic dans le tournage, et que lui-aussi serait filmé en muet avec moi pour terminer le boulot, dans une séquence où nous entrons par exemple dans le restaurant. Max attendait patiemment sur un banc juste en face, captivé sans doute par l’éloquent Don Quichotte, incarné devant lui, sur sa mission de changer le monde et combattre l’injustice. Mais après une demi-heure sans nouvelles du Barbu Numéro 2, il serait logique de s’inquiéter.

Il arrive enfin, à pas lent sur le modèle de ses inquisiteurs, épuisé, comme relâché d’une détention au Venezuela pour vente de stupéfiants. Son visage est blanc, je me suis efforcé d’éviter toute blague : demander s’il avait reçu au moins une couverture, un morceau de pain rassis, un dernier coup de téléphone… un verre de rhum, une cigarette… Véritablement, il est stupéfait. On peut arborer la barbe et rester au fond de soi un être sensible.

Nous redescendons tous les quatre, un peu lentement, vers l’entrée du parc sur l’Avenida Angélica où je discute avec Max sous le regard de mes deux amis barbus qui restent discrets, très professionnels, mais sans doute un peu déstabilisés par le déroulement de la matinée, puis nous nous séparons. Le tournage, dans la boîte.

Max et moi avons eu un excellent déjeuner, même plus qu’excellent, pimenté d’autres histoires délicieuses… Demain : un autre spectacle de DON QUICHOTTE.

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